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A propos de Joshua Slocum :


Joshua Slocum est né le 20 février 1844 à Wilmot Township, dans le comté d'Annapolis en Nouvelle-Écosse (Canada). Il est considéré à juste titre comme le père de la navigation en solitaire. Il est le premier à avoir réussi une circumnavigation complète de 74,000 kilomètres (40,000 milles nautiques). Son périple dura trois ans, deux mois et deux jours.

Capitaine au long cours, Slocum avait vraiment l'âme d'un marin. Matelot à seize ans, second maître deux ans plus tard, capitaine à vingt-cinq ans, roi de l'océan à trente-sept et marin en chômage à cinquante. C'est à ce moment qu'il entreprend une odyssée que personne n'avait jamais osée faire, Le tour du monde seul en voilier. 

En 1892, il acquiert du capitaine Eben Pierce, un vieux sloop abandonné, à Fairhaven au Massachusetts. Le bâtiment est dans un état lamentable. Treize mois de travail et $553.62 de matériaux sont nécessaires à Slocum pour remettre le " Spray " en état de naviguer. 

Du 24 avril 1895 au 3 juillet 1898, il navigue à bord du Spray et traverse d'abord deux fois l'Atlantique. Il passe ensuite le légendaire cap Horn, traverse le Pacifique, l'océan Indien, et enfin, après le cap de Bonne Espérance, retraverse une dernière fois l'Atlantique. Son exemple incitera d'innombrables aventuriers et aventurières à partir au fil des océans pour découvrir la magie et le bonheur de la navigation.

Le 2 juillet 1895, le Spray quitte le port de Yarmouth et met le cap vers les Açores qu'il atteindra le 20 juillet. La prochaine étape le mènera à Gibraltar le 4 août. Il a l'intention de se diriger vers l'Est, pour traverser la Méditerranée, franchir le canal de Suez et descendre la mer Rouge mais des officiers britanniques lui conseillent d'éviter ce secteur infesté de pirates. Se voyant une proie facile, Slocum décide, le 25 août, de mettre le cap sur l'Ouest, vers le Brésil. Peine perdue, car à peine a-t-il regagné l'Atlantique qu'il est confronté à la fureur d'une bande de pirates à bord d'une felouque. Slocum empoigne son fusil et se prépare à un combat bien inégal lorsqu'une vague frappe et démâte la felouque. Après quarante jours sans incident, Slocum mouille le 5 octobre à Pernambuco (aujourd'hui Recife), au nord-est du Brésil. 

 

Il reprend la route et se dirige vers le détroit de Magellan où il affronte une violente tempête qui dure 30 heures. Épuisé, Slocum jette l'ancre à Punta Arenas. Le trois mars 1896 il débouche sur l'océan Pacifique ou encore une fois, un violent ouragan le fera dériver le long de la Terre de feu et du Cap Horn pendant quatre jours. Après quelques jours de repos au mouillage dans les îles du canal Cockburn, Il remonte la côte ouest de l'Amérique du Sud et atteint le 26 avril les Îles San Fernandez, situées à la latitude de la ville de Valparaiso (Chili). 

Après un repos bien mérité, Slocum reprend la mer et entreprend un voyage de 72 jours qui le mènera aux Îles Samoa le 16 juillet. 

Il reprend la mer le 20 août et atteint l'Australie le 10 octobre suivant. Pour se renflouer financièrement, il donne des conférences à Sydney, Melbourne et en Tasmanie. Le 24 mai le Spray navigue dans la mer de Corail à la hauteur de la Nouvelle-Guinée. Quelques jours plus tard, il visite les Îles Cocos et Christmas, dans l'océan Indien. En septembre, il débarque à l'Île Maurice, toujours dans l'océan Indien. 

Lorsqu'il reprend la mer, Slocum met le cap sur l'Afrique du Sud ou il fait escale. Le 26 mars 1898, il prend la direction de Sainte-Hélène, île connue comme ayant été la terre d'exil de Napoléon, puis se dirige vers l'Île de l'Ascension. 

À l'approche des Antilles, Slocum doit faire appel à toute son expérience sur les courants et les vents. Il va d'une île à l'autre donnant des conférences sur ses aventures. Le 26 juin 1898 il touche Newport au Rhode Island. À cause de la guerre son arrivée passe inaperçue. Il se retire alors de la vie publique. Le vieux loup de mer écrit son fameux " Sailing Alone Around the World ". Il achète une ferme qu'il transforme en une plantation d'arbres fruitiers. 

L'aventure finit par lui faire défaut et en 1909, il appareille de Bristol (Rhode Island). Son fidèle compagnon, le Spray est dans un état lamentable, suite aux trop nombreuses années d'inactivité. Peu de temps après son départ, une tempête soufflant de l'Est s'abat sur le petit bateau. On ne revit ni le bateau, ni Slocum... 


 

Extraits de "Seul autour du monde sur un voilier de onze mètres", par Joshua Slocum

Dériver dans la solitude

Vers minuit, la brume retombe plus dense que jamais, une vraie purée de pois. Elle se maintient ainsi pendant de nombreux jours, cependant que le vent force. La mer est très forte, mais mon navire est solide. Pourtant, dans cette brume sinistre, je me sens dériver dans la solitude, insecte perdu sur son fétu de paille au milieu des éléments. J'amarre la barre et mon bateau tient son cap et tandis qu'il poursuit sa route, je dors. 

Pendant ces jours-là, un sentiment de terreur m'envahit. Ma mémoire fonctionne avec une précision étonnante. Mauvais présages, petits riens, choses grandes et petites, merveilleuses ou ordinaires, tout défile dans mon esprit en une suite magique. Des pages entières de son histoire me reviennent, oubliées depuis si longtemps qu'elles semblent appartenir à une existence antérieures. J'entends toutes les voix du passé rire, pleurer, raconter comme je les ai entendues dans bien des coins du monde. 

L'isolement de ma situation s'efface quand le coup de vent est au plus fort et que je me trouve avec mille choses à faire. Avec le beau temps, revient la solitude dont je ne peux me dégager. Je donne souvent de la voix, d'abord pour lancer des ordres de manœuvre, car on m'a dit qu'à ne jamais parler, j'en perdrais l'habitude. Quand le soleil passe au méridien, je lance tout haut « Piquez huit ! » comme on le fait sur tout navire en mer. De la cabine, je crie à l'adresse d'un barreur imaginaire : « Quel cap ? » et encore : « Tient-il la route ? » Mais l'absence de réponse me rappelle plus nettement ma situation. Ma voix sonne creux dans l'air vide et j'abandonne cette habitude. Assez vite, la pensée me revient qu'étant enfant, je chantais ; pourquoi ne pas essayer à présent, où cela ne dérangera personne ? Mon talent musical n'a jamais provoqué l'envie de quiconque, mais en plein Atlantique, pour comprendre ce que cela veut dire, il faudrait que vous m'entendiez. Vous verriez les marsouins sauter lorsque je mets ma voix au diapason des vagues et de la mer et de tout ce qu'il y a dedans. De vieilles tortues avec leurs grands yeux sortent la tête de l'eau quand je chante […]. Mais dans l'ensemble, les marsouins sont beaucoup plus sensibles que les tortues ; ils sautent beaucoup plus haut. Un jour où je fredonne un de mes airs favoris, […] l'un des marsouins sautent plus haut que le beaupré. Si le Spray avait marché un peu plus vite, nous m'aurions embarqué. Les oiseaux de mer volent, timides, autour de nous. 

Des voix humaines

Une nuit où je suis assis dans la cabine, comme envoûté, le profond silence qui m'entoure est soudain rompu par des voix humaines, toutes proches ! Je bondis instantanément sur le pont, stupéfait plus que je ne peux le dire. Juste sous le vent, comme une apparition, c'est un trois-mâts barque blanc qui défile, tout dessus. A son bord, les matelots sont en train de brasser les vergues qui évitent tout juste le mât du sloop au passage. Aucune voix ne s'élève pour nous héler sur le voilier aux ailes blanches, mais j'entends quelqu'un à bord dire qu'il a vu des lumières à bord du sloop et que ce doit être un bateau de pêche. Cette nuit-là, je reste longtemps assis sur le pont, éclairé par les étoiles à penser aux navires et à regarder le mouvement des constellations. 

Le Cap Horn

Je suis fou de joie à la pensée de rentrer dans le détroit de Magellan et de regagner le Pacifique par cette voie, car la côte de la Terre de Feu est plus que mauvaise. Par ici les vagues sont hautes comme des montagnes. […] Poussé par la plus petite voile que je puisse établir, le Spray fonce vers la terre comme un cheval de course et j'ai grand plaisir à le barrer de manière qu'il franchisse les crêtes sans trébucher. Plus question de quitter la barre, et j'essaie d'en tirer le meilleur. 

La nuit tombe avant que le bateau n'atteigne la terre; et nous laisse continuer à tâtons dans des ténèbres noires comme poix. Avant peu, j'aperçois des brisants devant. Je vire de bord et mets cap au large. Mais pour être immédiatement alarmé par le fracas terrifiant d'autres brisants, devant moi et par l'avant sous le vent. J'en suis stupéfait, car il ne devrait pas y avoir de péril là où je crois me trouver. Je m'écarte un bon moment, puis je vire lof pour lof, mais trouvant aussi des récifs par là, je remets cap au large. C'est ainsi que je passe la nuit au milieu des dangers. Les violents grains de grêle et de neige fondue m'entaillent la peau, j'ai la figure ensanglantée, mais quelle importance ? Le jour est là et le Spray se trouve au milieu de la Milky Way, cette voie lactée de la mer située au nord-ouest du cap Horn : ce sont les crêtes blanches d'une houle énorme déferlant sur les roches noyées qui ont menacés de m'engloutir toute la nuit. Ce que j'ai vu et vers lequel j'ai fait route, c'est l'île Fury, et quel panorama m'entoure à présent ! Ce n'est pas le moment de se plaindre d'avoir des écorchures. Que faire, sinon me glisser entre les déferlantes pour y trouver mon chemin, présent qu'il fait clair ? La bateau a su échapper aux roches toute la nuit, il saura bien trouver son chemin à la lumière du jour. Ce qui vient de m'arriver est la plus grande de mes aventures de mer. Dieu seul sait comment mon bateau s'en est tiré. 

Les alizés

Si les alizés sont tardifs, quand enfin ils se manifestent, c'est avec violence pour rattraper le temps perdu ; et le Spray portant dans sa voile tantôt un ris, tantôt deux, fuit devant le temps pendant plusieurs jour un os entre les dents, droit vers les Marquises, plein ouest, qu'il atteint le quarante-troisième jour, mais sans s'y arrêter. Je suis fort occupé pendant toutes ces journées, mais pas à barrer ; aucun homme à mon avis ne saurait demeurer debout ou assis à la barre tout autour du monde. Je fais mieux que cela : je lis mes livres, répare mes vêtements ou prépare mes repas et les savoure en paix. J'ai déjà constaté qu'il n'est pas bon de rester seul, je me trouve donc des compagnons dans tout ce qui m'entoure, parfois l'univers même, et parfois mon insignifiante personne. Mais les livres sont toujours mes amis quand tout le reste manque. Rien ne peut être plus facile ou plus reposant que ce voyage dans les alizés. 

Jour après jour, je navigue vent portant, marquant la position de mon bateau avec précision ; mais je le fais plus par intuition, semble-t-il que par calcul serviles. Pendant un mois entier le bateau tient son cap sans en bouger ; je n'allumerai même pas durant tout ce temps la moindre lampe d'habitacle. Chaque nuit, je vois la Croix du Sud par le travers. Chaque matin, le soleil se lève derrière moi et chaque soir, il se couche devant moi. Je ne souhaite pas d'autre compas pour me guides, car ceux-là sont sans défaut. Si je doute de mon estime après une longue période en mer, il me suffit, pour la vérifier, de lire l'immense horloge construite là-haut par le Grand Architecte, et je constate qu'elle est juste.

 
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